Mais où est donc passé le Père Glimpse ?

Sous la double inspiration d’une demande de nouvelle histoire courte et d’un article lu ici

Comme à chaque fois qu’il devait remplacer le commissaire Jules Maigret lorsqu’il partait en vacances, le commissaire Chrisbi était un peu anxieux. Prendre, ne fusse même que temporairement, la place d’une légende du Quai des Orfèvres n’était pas une perspective qu’il envisageait d’un cœur serein, même après plusieurs années et même si ce défi renouvelé le stimulait toujours. Heureusement, il savait pouvoir compter sur des adjoints efficaces, notamment l’inspecteur Waquete avec lequel il avait déjà résolu moult affaires passablement troubles (voir ici, ici et ).
Une chaleur humide et malsaine collait à l’air bistre de la Capitale. Chrisbi étouffait dans son bureau aux lourds meubles en acajou sombre datant probablement du temps où Clemenceau créait les Brigades du Tigre. Eventail à papier en main, le fauteuil à moitié basculé en arrière à la recherche d’un peu d’air, l’ennui morne des mois d’été suant sur son propre corps en sueur, il n’en pouvait plus et s’agaçait de cette humidité poisseuse. C’est alors qu’on frappa à la porte.

Quelques instants plus tard, celle-ci avait livré passage à un petit homme en soutane, Bible fermée en main et qui disait être le Père Fred. Il était envoyé par la nonciature du Vatican à Paris, plus exactement par le nonce Paolo Marella lui-même, un petit homme affable et bonhomme qui cachait derrière ses airs bénins une âme de conservateur en puissance et que Chrisbi avait déjà croisé deux ou trois fois au cours de réceptions officielles. L’affaire s’annonçait délicate. Depuis plusieurs mois, on était sans nouvelle d’un des conseillers de la Nonciature, le Père Glimpse. Toutes les recherches entreprises pour le retrouver n’avaient rien donné. Le Vatican avait dû se résoudre à l’évidence … il avait disparu! En désespoir de cause, on s’adressait donc aujourd’hui à la police française en comptant, bien évidemment, sur sa totale discrétion. L’essentiel était, pour le Vatican, de savoir ce qui avait bien pu arriver et où était passé le Père. On assisterait le commissaire de toutes les prières possibles.

Aussitôt, le commissaire mis l’inspecteur Waquete sur le coup. « Tu te dégotes une soutane et tu trouves le moyen de te faire passer pour un prêtre pour pouvoir pénétrer discrètement à la Nonciature, lui avait-il dit. Moi, je vais voir ce que je peux trouver parmi les affaires personnelles du Père disparu. Allez, zou ! en route ! … Ah vacherie de temps, hurla-t-il, tout en s’épongeant avec son mouchoir en tissu, constatant que la sueur dégoulinait de son front après cette brusque agitation ».  A vrai dire, l’inspecteur Waquete doutait fortement, quoiqu’il n’en dît rien au commissaire, qu’une soutane suffise à lui assurer l’entrée d’un bâtiment d’un Etat aussi mystérieux sur ses affaires que le Vatican. Peut-être pour en sortir, mais pour y entrer … Aussi, c’est par un autre stratagème, bien moins prestigieux, qu’il comptait entrer dans les entrailles du Paradis. Les âmes saintes ne s’attendaient pas à ce qu’on les pénétrât par les fondements, aussi négligeaient-elles le plus souvent la plus élémentaire protection à cet endroit, jugeant les gens qui en occupaient l’emploi par trop indignes de la moindre considération. A la Nonciature, la cuisine était cet endroit, car qui se souciait des livraisons quotidiennes destinées à nourrir les dignes représentants de l’Eglise et de celui ou ceux qui les effectuaient ?

Pendant ce temps, le commissaire Chrisbi s’était présenté au Couvent des Dominicains où logeait le disparu, mais le laissez-passer donné par le Père Fred lui permettait seulement de visiter la cellule de Glimpse et de s’entretenir avec le responsable des lieux; le reste, et notamment le droit de poser des questions aux Frères lui était strictement interdit. « Dommage, il y a quelques beaux anges en ce paradis-ci que j’aurais bien confessés » pensa-t-il en croisant dans les couloirs quelques-uns des spécimens locaux. Du reste, la pauvre chambrette du Père Glimpse n’avait rien d’extraordinaire et Chris était bien persuadé qu’on avait dû procéder à une fouille méthodique des lieux avant même son passage pour être sûr qu’il ne trouverait rien. Aussi est-ce par simple acquis de conscience, que, flanqué d’un cerbère ecclésiastique soupçonneux et à triple menton comme la Ste-Trinité, il en fit la visite.  Il s’apprêtait à sortir quand, machinalement, feuilletant la Bible qui reposait sur une table grossière devant la fenêtre, il remarqua un simple petit carré de papier blanc qui devait servir de marque page. Sans savoir pourquoi, il le fit tourner entre ses doigts, juste dans la lumière entrante, et là … quelque chose inscrit en transparence ! Ni vu, ni connu, il mit le papier dans sa poche. Puis, ayant été gratifié  Cerbère du sourire le plus aimablement faux-cul qu’il put, il regagna sa voiture personnelle, garée à quelques mètres de là, une Facel Vega rouge tango !

De son côté, Waquete, accompagné de l’inspecteur De Funès, un génie pour vous dénicher une camionnette de livreur en moins de deux, se mit en route dès potron-minet, son complice au volant, lui caché à l’arrière du véhicule. A l’heure du laitier, profitant de l’absence de tout personnel aux étages, il se glissa dans la résidence pendant que son acolyte amusait la cambuse et entreprit, aussi discrètement qu’il l’avait vu faire à Jean Marais dans ses films, de se faufiler à la recherche de la salle des archives pour tenter de mettre la main sur le dossier du Père. Quelques minutes lui furent néanmoins nécessaires pour s’y retrouver parmi les nombreux couloirs  – un vrai labyrinthe bien plus digne de l’enfer que de la maison de Dieu – avant de trouver les bureaux réservés à l’administration. Serrure crochetée, il n’avait plus eu qu’à ouvrir les tiroirs des classeurs muraux où, signe de la rigueur ecclésiastique et dans une odeur écœurante d’encaustique, tout était classé, étiqueté et prêt à être retrouvé en un clin d’œil.  « Voyons ! … dossiers du personnel … Lettre G …  Gaylord, Gédéon … Girot … Glimpse ! Nous y voila ! » Sans l’ouvrir, il prit le dossier qu’il glissa sous sa veste et s’empressa, sans être vu, de rejoindre des toilettes où il revêtit une soutane qui lui permettrait de s’extraire des lieux sans être inquiété.

« Alors, inspecteur Waquete, qu’avez-vous pu trouver dans votre fameux dossier ?

– Rien de bien intéressant, on dirait que ce Père est totalement transparent. La seule chose de positive, c’est que nous savons désormais, grâce à la photo du dossier, à quoi il ressemble, parce que votre Père Fred s’était bien gardé de nous en donner une. Pourtant il y a un détail qui me chiffonne … Regardez là, commissaire, juste en bas de cette feuille … « Doit absolument être surveillé en permanence depuis qu’il sait de quelle nature sont les relations que le nonce entretient avec LC »; mais rien sur l’identité de ce fameux LC et vous, patron ?

– Une feuille blanche en apparence mais qui contenait en transparence ce drôle de message:

 » Vierge de la mer,
toi qui me tends les bras.
Sainte aux voiles d’or,
je crois encore en toi.
Toi la vierge noire
aux mains gantées de lumière.
Dis-moi que la mer
sera clémente pour moi »

– Ca ne nous avance guère tout cela, patron !

– Hélas non, Waquete, hélas … je crains que nous ne sachions jamais ce qu’est devenu le Père Glimpse ! »

L’inspecteur Chrisbi avait pourtant encore une carte à jouer. La remarque mystérieuse sur la fiche retrouvée par Waquete laissait peut-être suggérer quelque relation homosexuelle, et là, il savait où s’adresser, mais ce fut surtout son propre compagnon, Mister Franck A., maquilleur du Tout-Paris qui le mit sur une piste intéressante: « 

– J’ai déjà entendu les paroles de ta feuille biblique

– Ah oui, où ça ? Tu veux dire que c’est une chanson ? fit Chrisbi, de plus en plus étonné.

– J’en jurerais, oui ! »

Diable !  Chrisbi ne se le fit pas dire deux fois. Il en parla à tous les gens du milieu – celui de la chanson faut-il le préciser –  comme par exemple Luis Mariano où Tto et ses  inénarables costumes , grand amateur de spectacles, dont il avait croisé la route il y avait quelques années, en 1952. En moins d’une semaine, il avait sa réponse et fournie, excusez du peu, par le patron d’Europe 1 lui-même, Lucien Morisse: « Ce sont les paroles d’une chanson que j’ai fait enregistrer par une jeune chanteuse que j’ai recrutée et qui s’appelle Dalida ». Serait-il possible que le chaste Père ait succombé aux charmes de cette jeune beauté du Caire ? En tout cas, ce nom ne disait rien à Lucien Morisse.

Le mystère continuait d’être entier et il le resta jusqu’à ce que l’inspecteur Waquete et son improbable 4 cv grise, faisant le tour des orchestres avec la photo du Père Glimpse, eut enfin la solution par l’intermédiaire d’un Tambour Major qui prêtait occasionnellement son concours à certains orchestres en manque de personnel. « J’ai déjà vu cet homme, mais jamais avec un costume de prêtre, ça je peux le jurer. On le voit souvent dans l’entourage d’une jeune chanteuse qui se prénomme Dalida, je crois qu’il écrit des chansons pour elle, il faudrait vous renseigner ». Waquete en restait sur le c… ! Un prêtre auteur de chansons ! « Autant imaginer une sœur vedette de radio nous chantant les mérites de St-Dominique ! » pensa-t-il ! Pourtant, l’information était vraie: le Père Glimpse écrivait bien, sous divers pseudos, des chansons. C’ est ce qu’il confirma quand Dalida en personne, contactée par la police, révéla que le Père, désireux de quitter l’Eglise, se cachait chez elle.  Mais qui était ce LC et pourquoi fallait-il surveiller qu’il ne révèle rien sur les relations entre ce dernier et le nonce ?

« LC, c’est tout simplement le célèbre parolier Loulou Castré, le mentor et mari de la chanteuse Line Simca.  Il est le frère adultérin du nonce. Je suis le seul dans la confidence avec le Père Fred. Voila pourquoi on cherche à tout prix à me remettre la main dessus, on a trop peur du scandale si je venais à parler. J’aurais pu donner ma démission de l’Eglise, mais on ne m’aurait sans doute pas laissé en paix malgré cela. Voila pourquoi je me suis éclipsé sans plus laisser de nouvelles. Je ne désire plus désormais que me consacrer à la chanson et d’ailleurs Dalida doit enregistrer bientôt une de mes nouvelles chansons, d’abord prévue pour Gloria Lasso et qui fera, je prends le pari, un tabac. Cela s’appelle Bambino ».

Le mystère résolu, le commissaire Chrisbi s’engagea à clore l’affaire en la laissant traîner tandis que Glimpse, revêtu d’une nouvelle identité, put enfin sortir de l’ombre et de l’Eglise sans que personne ne soupçonnât jamais son étrange passé. Quant-au Père Fred et au nonce, bien marris que l’on n’eût pas retrouvé la trace du Père, ils purent se consoler d’une étrange façon. Fred devint bientôt organisateur de tours-opérateurs pour les gérontes de la Curie romaine et le nonce eut bientôt l’occasion de passer des vacances avec son demi-frère dans une cabane au Canada.

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8 réponses à “Mais où est donc passé le Père Glimpse ?

  1. Tambour Major 27 avril 2011 à 9 h 39 min

    Glimpse prêtre ? Je sens que je vais souvent venir en confession moi 😀
    Et merci pour la petite apparition 🙂

  2. Glimpse 26 avril 2011 à 9 h 00 min

    Diantre ! Comment as-tu deviné mon passé religieux ? Je fais tout pour le cacher pourtant 😉

    Merci en tous cas d’avoir fait de moi un personnage romanesque ! C’est plutôt plaisant, à vrai dire.

    • jerem51 26 avril 2011 à 12 h 01 min

      J’ai mes sources d’information et tu nous avais caché que tu étais le véritable auteur de Bambino 😉
      En tout cas, ravi que ce texte te plaise 🙂

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