L’anniversaire de ses trente ans

Il attendait fébrilement devant sa petite télé à la couleur incertaine, dans les ventes-trottoir on ne pouvait pas essayer les couleurs.

Il ne savait pas si ce candidat passerait, tiendrait sa promesse, ou si tout ça ne finirait pas dans un bain de sang. C’est que les conservateurs avaient mis le paquet en représentant avec constance les socialo-communistes le couteau entre les dents. Toute la droite jouait la terreur, même les journaux américains tremblaient. Lui, quoiqu’il arrive, ne tuerait personne, ne se vengerait de rien, il continuerait à ne pas comprendre quel grave péché il avait commis pour n’être qu’un sous-citoyen.

Les portes du pensionnat s’étaient ouvertes bien peu d’années auparavant, et il avait découvert que dehors, on était toujours fiché, contrôlé, soumis. C’était presque plus fliqué que chez les jésuites. Dès sa sortie, ses nouveaux copains lui avaient bien dit de garder profil bas, faire risette et courber le dos. Mais lui, jouer les moutons lui donnait très vite une furieuse envie de foncer dans la barrière.

Il avait eu la chance d’en rencontrer un aussi téméraire que lui, un danseur qui voulait bien marcher main dans la main avec lui partout, qui acceptait de l’embrasser sans réfléchir sur l’esplanade de Montmartre. Cela leur avait valu d’être fichés, humiliés. En réaction il avait participé aux manifestations pour les droits des homosexuels, avec les folles et les rouges. A sa première il y avait plus de CRS que de manifestants, et il n’avait pas trop apprécié être contrôlé et menacé.

A présent on était quelques minutes avant huit heures en ce soir du dix mai 1981, et il était un peu fébrile. Ce qui le rassurait, c’était de penser que près de la moitié des français étaient de son coté, et que le soutien courageux du candidat à sa cause ne ferait peut-être pas changer d’avis ces électeurs-là.

Il avait emménagé dans ce petit studio depuis peu, chassé de l’immeuble précédent par une pétition, avant que la police n’arrive. Ses anciens voisins avaient prétexté la sécurité de leurs enfants pour que l’on cache ce vice qu’ils ne sauraient voir. La concierge, qui aimait bien les deux tourtereaux, avait pris des précautions de résistante pour les prévenir et organiser leur départ avant que ça ne dégénère. Dans le nouvel immeuble conseillé par la bonne dame, ni les voisins, ni la maternelle du rez de chaussée n’avaient protesté jusqu’à présent.

Par la grâce de Giscard, le destin lui avait offert le droit de vote. Il s’était levé aux aurores pour que rien ne puisse freiner son élan.

Ce soir, devant sa vieille télé, il espérait.

Et dans une mise en scène inoubliable, le visage de la liberté se dessina sur l’écran. Il partit avec son copain fêter ça place de la Bastille, et ils ne rentrèrent que tard dans la nuit. Quelques mois plus tard, la république cessa en effet de lui reprocher d’être né.

A présent la promesse tenue de François Mitterrand, de libération pénale sans réserve des homosexuels, a trente ans. Il a donc soufflé ces jours-ci un gros gâteau dans son cœur, en mémoire du célèbre François et de tous ceux qui s’étaient battu pour cela.

Il attend la suite. Sans doute le pacs est-il utile à beaucoup. Mais il n’est pas pacsé, et ne pacsera pas tant que le mariage républicain ne sera pas ouvert aux adultes de même sexe. Parce que lorsqu’un homme confortablement assis lui offre un strapontin, il reste debout.

Il s’imagine que son égalité civile lui sera offerte, peut-être un de ces jours. On lui a dit que 49% des français, contre 47, approuvaient le mariage et l’adoption pour les homosexuels. Récemment il a entendu des promesses, elles aussi sans réserves, ça lui a rappelé des souvenirs.

Et à nouveau il espère.

FLYDE

 

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4 réponses à “L’anniversaire de ses trente ans

  1. Jerem 10 février 2011 à 22 h 43 min

    Je ne crois pas en une évolution rapide des choses et je ne crois pas qu’au PS actuellement, ni dans aucun autre parti on se soucie vraiment de ces questions.
    On va nous répondre, comme prétexte, qu’il y a plus urgent à résoudre et que nous pouvons attendre, d’autant plus que certains vieux militants gays font tout ce qu’ils peuvent pour saboter cette idée de mariage qui leur fait horreur, parce trop conformiste, trop « bourgeoise ».

    • Flyde 12 février 2011 à 0 h 24 min

      Heureusement les militants en question ne paraissent pas très écoutés. Il est vrai que le sujet est encore tabou, davantage dans la sphère politique que chez les électeurs. Les excuses pour ne pas avancer sur ce sujet ne manquent pas, mais le bon sens finira éventuellement par l’emporter.

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