un rêve bleu (suite et… fin)

sans titre point doc

allez vous faire foutre ! m’a-t-elle hurlé après
je n’ai pas claqué la porte en sortant, et pour cause, un balèze mongolien ou de par là-bas était planté devant et me menaçait du regard, ailleurs, les vigiles sont plutôt typés Afrique subsaharienne et ils me filent moins la pétoche
on ne peut pas me taxer de racisme, je me contreficherais bien de savoir que mon mobile est d’assemblage sud-coréen, que la maille de mon tee-shirt est thaïlandaise, que la semelle de mes peupons a été coulée dans du plastoque indonésien par des sri-lankais, ou le contraire, mais les étiquettes made in China sur des espadrilles ou un béret basques, ça me fait plutôt sourire… jaune, et les chinois de la rue Montgallet, ils sont peut-être too much, hein Brice ?
le mien de chinetoque n’était pas là quand je suis allé récupérer le portable, je suis tombé sur sa gonzesse, que je ne peux pas encadrer, ça c’est peut-être par sexisme, et qui a été odieuse
c’est qu’elle me réclamait trente euros supplémentaires, la garce, et n’en démordait pas
j’ai eu beau lui dire que le travail était déjà payé puisque seulement la moitié des fichiers avaient été décryptés au premier coup, elle n’a rien voulu savoir et ses courbettes mielleuses, sa voix de crécelle, m’ont mis dans une colère noire, ou grise, mais alors gris sale
avec son mec et sa crête de jais pitée tout debout au gel, ses beaux yeux d’amande douce, son sourire craquant, j’aurais certainement… craqué
avec elle, j’ai craqué ça qui m’a rendu bien triste, il fallait que je sois à cran :
… et le CD, vous pouvez vous le carrer dans le mange-disque !
et merde !

de retour à l’appart, quand j’ai rallumé le PowerBook je tremblais encore, sur le bureau de ma session désormais bien seule, tu ne vas pas me croire, j’ai trouvé ça que je ne connaissais pas et qui m’a sauté aux yeux
un dossier, tu sais une enveloppe bleue, intitulé Sans titre, avec écrit dessous 14 fichiers
j’ai cliqué
à Montgallet un asiate avait bien gravé un CD que la bonne femme de mon chinois préféré voulait me vendre cher, très cher, mais il avait oublié d’effacer de l’ordinateur les fichiers .doc qui s’ouvraient maintenant un à un sous mes clics impatients
je te les ai promis, les voici :

« Baptiste a fermé les yeux.
Je ne crois pas qu’il soit dupe. Il sait aussi bien que moi qu’entorse et massage ne doivent pas faire très bon ménage ensemble. Il a pourtant accepté ma proposition et il m’a abandonné son genou. J’ai le sentiment qu’il ronronnerait volontiers comme Pouf, notre gros chat, sous mes caresses. C’est vrai que mes gestes lents n’ont rien de ceux d’un masseur, je crois que mes doigts ne se sont jamais faits aussi doux, même quand je me donne –souvent- du plaisir.
Et c’est un peu ce que je suis en train de faire, me donner du plaisir, je n’ose pas regarder mon frère, j’ai bien trop peur de rougir de la honte que je suis sans doute le seul à ressentir.
Pourtant, mes yeux sont remontés le long de la cuisse finement duveteuse et musclée jusqu’à l’élastique du slip rouge, puis un tout petit peu plus haut pour constater que la bosse que fait la quéquette de Baptiste semble palpiter sous le coton. Une tache sombre est en train d’auréoler le tissu et s’agrandit peu à peu…
Ma main s’est enhardie et remonte maintenant elle aussi à l’intérieur de la cuisse que je sens frémir…
– Camille !
Mon prénom est tombé comme un couperet. Je fais la sourde oreille et continue à progresser…
– Camille arrête !
Mon frangin a un brusque mouvement de recul qui lui arrache un cri de douleur. Il a violemment replié sa jambe blessée, je vois ses yeux s’embuer de larmes. Il a mal. »

« – Pédé !
C’est un peu comme si je venais de prendre un grand coup de poing en pleine poitrine. Je suis assommé.
– Sale pédé ! T’es qu’un sale pédé !
Baptiste est entré dans une colère noire, il gueule comme s’il voulait ameuter tout le quartier, je ne l’ai jamais vu dans un état pareil, je n’avais jamais imaginé que mon petit frère pouvait ressentir de la haine. Parce qu’à ce moment précis, il me hait comme on le fait je pense de son pire ennemi ou d’une bête immonde.
– Baptiste…
– T’es qu’une sale pédale ! T’es qu’une salope ! Sa voix ne sait plus si elle doit donner dans les graves ou dans les aigus. Elle n’en est que plus blessante, chaque mot est pour moi un coup de poignard.
– Je vais le dire à Maman. Dès qu’elle rentre j’en parle à Maman…
– Tais-toi, Baptiste, tais toi !
– Et ce soir, je raconte tout à Papa.
Je me suis mis à pleurer, comme un gosse qu’on réprimande, à gros sanglots. Ma vue s’est troublée. Mes oreilles me font mal. Mon frère continue à vociférer :
– Pédé, pédé, pédé…
en essayant de se relever avec des gestes maladroits et en grimaçant tant son genou est sensible.
Je ne sais pas ce qui m’a pris, je lui suis tombé dessus. Férocement.
– Hé ! Ne me touche pas, pédal… »

« Je ne sais plus me contrôler. J’empoigne le cou de mon frangin, les deux pouces sur la pomme d’Adam et je serre, je serre de toutes mes forces. Je veux qu’il se taise. Je veux l’empêcher de m’insulter et même lui faire ravaler ses insultes. Je serre !
Baptiste s’arque boute mais je lui plante le genou dans le bas-ventre pour le plaquer à nouveau sur le lit. Ses yeux se révulsent et je sens soudain qu’il ne m’oppose plus aucune résistance, pourtant je m’obstine à serrer désespérément son gosier comme celui d’un petit animal que je voudrais étrangler.
Tout à coup, la tête me tourne. Je lâche prise. Je me laisse tomber et glisser à plat dos sur le parquet. »

« Baptiste est… »

« Toujours allongé, je guette la respiration de mon frère. Dans le lointain, quelqu’un doit tondre sa pelouse malgré le soleil de plomb et un ronronnement sourd parvient jusqu’à moi. Je tends l’oreille jusqu’à percevoir le tic-tac régulier de la comtoise du palier. Je me demande quelle heure va-t-elle bientôt sonner, je n’ai plus aucune conscience du temps qui passe. Baptiste ne réagit toujours pas et je redoute de plus en plus fort le moment où…
Je ferais mieux de me carapater avant… me dis-je en me relevant sans faire de bruit.
Le regard que pose sur moi mon « grand » petit frère (il paraît immense sur mon lit) est… vide. Étrange, vide et… sans vie.
C’est affreux !
C’est affreux !
C’est affreux ! »

« Baptiste est… »

« Nonnnnnnn !!! »

« Je viens de comprendre que j’ai tué mon frangin.
Mon dieu ! J’ai étranglé mon frangin ! J’ai tué mon frangin !
J’ai pris sa main dans la mienne avec l’envie de la secouer pour l’obliger à se réveiller, mais je ne bouge pas. Je suis incapable de bouger. Je reste planté là, paralysé et hébété. »

« J’ai couru vers la chambre de Baptiste. J’ai fouillé dans son bordel à la recherche de son bandana noir
Où est ce putain de bandana ?
Derrière la porte, il y a deux patères où pendouillent ses deux blousons, un pull qu’on m’a offert mais qui était trop grand pour moi, un pantalon de pyjama… et puis le fameux foulard tellement porté qu’il empeste la transpiration. Maman a bien raison de crier après ça. En vain.
Je suis retourné dans ma piaule. J’ai noué le bandana autour du cou de mon frère et je tire maintenant dessus pour l’attacher au tube horizontal du dosseret de mon lit. Baptiste dit que j’ai un lit de gonzesse, qu’il n’y manque plus qu’un baldaquin. Je lui réponds que c’est pour assouvir mes fantasmes sado-maso. Je n’ai jamais rien noué à aucun de ces tubes, et là le bandana est trop court.
Mon keffieh ! Mon keffieh va faire l’affaire ! »

« Camille t’es fou ! Camille t’es fou ! Camille t’es fou !
Et je pédale comme un fou.
Je me suis brusquement rappelé que Michel et moi avons convenu de préparer cet après-midi l’exposé de français que nous devons présenter ensemble vendredi. Le sujet est « L’Étranger » de Camus. C’est moi qui ai choisi. Michel a suivi. En français, il suit toujours. Lui, c’est plutôt les maths, et « L’Étranger », je ne suis même pas sûr qu’il l’ait lu.
Ma vieille bécane ne freine que dans les montées, et là ça monte, Michel habite en haut du quartier Sainte-Croix. Je souffle comme une baleine…
… et c’est comme si ma tête se vidait un peu plus à chaque tour de roue.
Michel, c’est MON copain. Nous usons nos fonds de culotte sur les mêmes bancs d’école, de collège et maintenant au lycée depuis le CP, toujours assis côte à côte. Il est aussi grand que je suis pitchoun, il a un peu le gabarit de Baptiste, et personne ne comprend trop pourquoi nous sommes toujours fourrés ensemble.
Ce doit être ça l’amitié. La nôtre résiste à tout. Au pire aussi.
C’était au début des vacances de Pâques. Nous avions tous les deux treize ans et nous jouions dans l’herbe du jardin, derrière chez moi. Comme notre prof de gym essayait de nous apprendre quelques rudiments de lutte gréco-romaine et que nous étions deux garçons… studieux, nous tentions ce jour-là de mettre son enseignement en pratique, et chacun de prendre le dessus sur l’autre par des prises qui n’avaient rien d’académique.
Michel s’est retrouvé couché sur le dos. J’étais assis sur son ventre, penché en avant, les genoux repliés de chaque côté de son torse, quand j’ai senti que mon kiki devenait tout raide et tout dur. Je ne comprenais pas bien ce qui m’arrivait et puis j’ai senti une honte terrible m’envahir mêlée à la peur que mon copain ne se rende compte de l’état dans lequel je me trouvais. Je me suis mis à lui en vouloir à tel point que je l’ai saisi à deux mains par le cou et que j’ai serré à l’étrangler. Un sentiment insensé d’une violence inouïe décuplait mes forces mais Michel a rapidement réussi à se dégager et à me faire valdinguer. D’un bond, il s’est vite retrouvé debout et il m’a envoyé dans les côtelettes ce coup de pied qui me fait encore mal aujourd’hui et dont je garde à jamais la marque… dans la mémoire.
Il s’est enfui jusqu’à chez lui en courant comme un beau diable et comme si sa vie dépendait de sa course, oubliant totalement qu’il était venu à bicyclette.
Nous aurions pu rester fâchés à mort, mais le lendemain, en venant récupérer son beau vélo tout jaune et tout chromé, Michel a su trouver les mots qu’il fallait pour que cette drôle d’histoire ne piétine pas notre si belle amitié. C’est resté une espèce de secret entre nous, pourtant il lui arrive souvent d’en plaisanter. Je pique immanquablement un fard, cela le fait toujours autant rire… »

« Quand mon oncle Laurent toque à la porte, il doit être sept heures un quart, sept heures et demie, et je suis en train de prendre congé. La maman de mon copain lui ouvre alors que je suis à l’autre bout du couloir de l’entrée en train de faire la bise à Michel. Ils échangent quelques mots que je n’entends pas. Madame C* s’effondre en larmes. Tonton la soutient.
Je n’ai marqué aucun étonnement à le voir là. Il ne s’en étonne pas non plus, il est trop ému, et sa grosse voix rocailleuse, toujours enrouée de tabac, s’étrangle un peu pour me dire :
– Il est arrivé un grand malheur… Il faut que tu sois courageux mon petit… Je vais te ramener chez toi…
– Mais, je suis à vélo…
– Tu viendras le récupérer demain. Viens. Je te ramène, ta maman a besoin de toi…
Je ne sais pas si je dois poser des questions. Silencieux et docile, je me laisse faire.
Je fais un petit signe de la main à Michel alors que la voiture démarre. »

« Ton petit frère est mort !
Maman, les yeux rougis de l’avoir trop fait, n’a plus la force de pleurer.
Et moi, je n’ai pas versé une seule larme. J’ai entendu mon oncle Laurent dire à Papa que j’étais extrêmement choqué, que je m’étais raidi en l’entendant m’apprendre l’affreuse tragédie, et plus encore en apercevant l’ambulance des pompiers s’éloigner alors que nous tournions le coin de la rue, que je n’avais pas desserré les lèvres, que je devais être très fragile… trop fragile pour qu’on n’ait pas à redouter une réaction soudaine, voire violente…
Je ne pleure pas… je ne pleure pas… »

« Il est passé minuit. Le commissaire Van Zanvliet veut m’interroger et nous nous sommes enfermés dans la cuisine. Le gros bonhomme rougeaud m’a demandé de m’asseoir sur le banc. Il se tient debout en face de moi, le haut des cuisses en appui contre la barre cuivrée de la cuisinière en fonte, sa transpiration fait sous ses bras deux énormes auréoles sombres.
– Connaissais-tu Patrice ? me demande-t-il abruptement.
– Patrice ?
– Oui, Patrice, le collégien camarade de ton frère qui est décédé accidentellement en décembre, il y a tout juste cinq mois.
– Je ne le connaissais pas…
– Tes parents m’ont appris que ton frère et toi êtes très unis, complices… Baptiste a certainement dû te parler de lui, ils étaient bien dans la même classe n’est-ce pas ?
– Euh… une seule fois, tout de suite après le… l’accident… mens-je effrontément.
En fait, depuis le début de l’année et l’enterrement du petit Patrice, il ne s’est pas passé de semaine sans que Baptiste et moi ne parlions des heures durant de jeu du foulard, des hallucinations et des évanouissements qu’il provoque vraisemblablement, d’asphyxie, de lésions cérébrales, de séquelles irréversibles, de conséquences mortelles. Ni lui ni moi ne comprenons que ce « jeu » imbécile puisse devenir pour certains un rite initiatique pour intégrer un groupe, et encore moins être pratiqué en solitaire pour on ne sait quel bien-être comme l’avait malheureusement fait Patrice. Sa mort nous a toujours questionnés. Était-elle accidentelle ? L’avait-il désirée et choisie ?
Je me hasarde à une question :
– Pourquoi Baptiste était-il dans ma chambre ?
– Je pense que c’est ton lit-cage, ses tubes et ses barreaux qui ont attiré ton frère. Il a aussi utilisé ton… euh… ton foulard arabe…
– Mon keffieh ?
– Ouais c’est ça, ton keffieh, pour… On a retrouvé son bandana autour de son cou, ça n’a pas dû convenir, sans doute trop court. Je me demande qu’est-ce qu’il recherchait au juste. C’est étonnant, il était en sous-vêtements mais il avait le slip aux chevilles…
Le commissaire marque un temps d’arrêt en me dévisageant étrangement. Il poursuit :
– As-tu déjà joué au jeu du foulard, toi ? Avec lui peut-être ?
– Jamais ! ma réponse a fusé. »

« Les événements se sont enchainés avec une lenteur infinie. J’ai passé des heures et des heures à guetter la Renault 9 du commissaire Van Zanvliet. Je les attendais, lui et ses menottes. Il est venu rendre visite à Maman, une seule fois, je crois qu’il ne lui a pas posé la moindre question.
Il n’y a pas eu d’autopsie.
Le permis d’inhumer a été délivré par les services hospitaliers. « Mort accidentelle par syncope ».
Michel a été à mon côté tout le temps qu’ont duré les obsèques de Baptiste, à l’église pendant la cérémonie et c’était la première fois qu’il assistait à une messe, au cimetière nous avons jeté ensemble une poignée de terre sur le cercueil, au restaurant nous n’avons pratiquement pas touché au pot-au-feu qu’on nous a servi… Nous nous sommes enfuis ensemble avant la fin du repas, quand les voix de ma parentèle se sont faites plus fortes et qu’ont éclaté les premiers rires nerveux.
»

pour le quatorzième anniversaire de la mort de Baptiste, Camille a souhaité se rendre seul dans sa famille, et plutôt que de prendre la voiture il a préféré le tgv
mon père viendra me chercher en gare de Pau, ne t’inquiète pas, m’a-t-il dit, bon, il ne me prêtera jamais sa bagnole, mais il y a la vieille Corsa de Maman, et si elle ne roule plus mon vélo est toujours pendu dans le garage, peut-être suffira-t-il de le regonfler
j’ai accompagné Camille à Montparnasse avec un sentiment de malaise mêlé d’appréhension, ce qu’on appelle une prémonition, je le sentais soucieux et tout triste de me laisser seul pour la première fois depuis quatre ans que nous nous connaissons et que nous partageons tout, je sentais aussi en lui une détermination dont il n’est pas coutumier
Camille est aussi parti en Béarn pour une espèce de cousinade, mais arrivé là-bas, au dernier moment, il a dit à ses parents que, fatigué, il préférait rester seul et passer tranquillement à la maison son dimanche, et il les a laissés partir sans lui pour cette journée en famille
une indicible horreur attendait Monsieur et Madame Labarthe à leur retour
dans la pièce où Baptiste a déjà trouvé la mort, leur ainé est allé aux devants de la sienne de la pire des manières qui soit, il a armé le vieux fusil hérité d’on ne sait plus quel aïeul et que tous croyaient hors d’usage pour tirer une première chevrotine dans son bas-ventre avant qu’un second coup de feu en pleine bouche n’emporte sa cervelle et sa jolie frimousse sur les murs et au plafond de la chambre
j’ai toujours cru que nous partagions tout mais je ne connaissais rien de mon petit Camille ni de son terrible secret, sa disparition nous a tous laissés totalement hagards et je n’ai pas été le dernier à ne rien comprendre
c’est vers moi, son compagnon, que sont venus tous les questionnements inquisiteurs et vains, oui, que pouvais-je répondre ? mais si aujourd’hui « je sais », que pourrais-je répondre ?
je t’aime Camille, puis-je raconter ton histoire ? dois-je la raconter, ton histoire ?

Alice m’a passé un sms :
je dois te voir, je passe ce soir chez toi vers 22 heures avec une bouteille de jurançon et un dvd qu’il faut qu’on regarde ensemble, biz
Alice, la meilleure amie de Camille, est arrivée plus tôt que prévu avec une heure d’avance, sa décision, longue à prendre, de me montrer la lettre que lui avait écrite mon compagnon ne pouvait maintenant plus attendre
tu vois, le timbre est oblitéré du lundi, je l’ai reçue le mardi
c’était une très longue lettre manuscrite écrite à l’encre bleu-vert des mers du sud préférée de Camille que j’ai lue très lentement sous le regard attentif d’Alice, elle épiait toutes mes réactions, je m’en rendais bien compte, elle semblait s’impatienter
tu ne réagis pas plus que ça ?
je sais tout ça… ai-je murmuré, un sanglot dans la voix
et comme elle était incrédule ou totalement abasourdie je lui ai raconté l’ordinateur, la récupération des fichiers par le chinois, leur décryptage, toute ma peine, et mon soulagement aussi
t’es soulagé ? s’est indignée Alice
ce n’est peut-être pas le mot juste… j’ai dit cela comme pour me défendre et j’ai poursuivi : je suis un peu comme le proche d’un disparu en montagne ou en mer à qui l’on rend le corps de la victime après d’interminables recherches… et qui peut commencer enfin un long processus de deuil, tu sais, c’est important de… savoir, et de… comprendre…
chacun a alors poursuivi de son côté la lecture des derniers mots de Camille, elle sur l’écran du portable, moi, feuillets en main, devant sa très belle et si personnelle écriture sur laquelle je butte rarement et que je sais déchiffrer mieux que personne

et je suis tombé sur ces mots-là :
« Je dois à mon amant aimant, et que j’adore plus que tout, de garder les yeux secs depuis quatre ans. Il boit mes larmes, toutes mes larmes, avant même qu’elles ne franchissent la barrière de mes cils… »
et j’ai lâché la feuille de peur que les miennes ne délayent l’encre bleue
et puis je me suis dit que les fichiers informatiques récupérés assez malhonnêtement n’étaient que le pâle brouillon du cri magnifique qu’avait enfin réussi à pousser Camille, après quatorze années d’un insupportable calvaire, ce cri assourdissant que je ne devais plus jamais laisser se taire
– dis Alice ? Camille te demande de ne montrer sa lettre à personne… et de la détruire…
– j’ai pensé que tu devais la lire avant, je ne savais pas que tu irais fouiller dans les poubelles, espèce de saligaud !

le mot m’a paru bien faible, je me sentais si… petit, j’ai pourtant souri
j’ai servi deux verres de vin blanc, nous nous sommes installés devant le poste de télé et blottis l’un contre l’autre malgré la touffeur de la nuit, nous avons regardé en pleurant le dvd acheté par Alice en fin d’après-midi :
Paranoïd Park, de Gus Van Sant

(l’illustration musicale de ce mois-ci, c’est Calogero)

si seulement je pouvais lui manquer

paroles de Julie d’Aime et de Michel Jourdan, musique de Gioacchino et de Calogero (2004)
interprétation de Calogero

il suffirait simplement
qu’il m’appelle
qu’il m’appelle
d’où vient ma vie
certainement
pas du ciel
lui raconter mon enfance
son absence
tous les jours
comment briser le silence
qui l’entoure

aussi vrai que de loin
je lui parle
j’apprends tout seul
à faire mes armes
aussi vrai que j’arrête pas
d’y penser
si seulement
je pouvait lui manquer
est-ce qu’il va me faire un signe
manquer d’amour n’est pas un crime
j’ai qu’une prière à lui adresser
si seulement
je pouvais lui manquer

je vous dirai simplement
qu’à part ça
tout va bien
à part d’un frère
je ne manque
de rien
je vis dans un autre monde
je m’accroche
tous les jours
je briserai le silence
qui m’entoure

aussi vrai que de loin
je lui parle
j’apprends tout seul
à faire mes armes
aussi vrai que j’arrête pas
d’y penser
si seulement
je pouvais lui manquer
est-ce qu’il va me faire un signe
manquer d’un frère n’est pas un crime
j’ai qu’une prière à lui adresser
si seulement
je pourrais lui manquer

est-ce qu’il va me faire un signe
manquer d’un frère n’est pas un crime
j’ai qu’une prière à lui adresser
si seulement
je pouvais lui manquer

le jeu du foulard est aussi appelé cosmos, ou rêve indien, ou encore rêve bleu

janjacq

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6 réponses à “un rêve bleu (suite et… fin)

  1. janjacq 22 juillet 2010 à 23 h 18 min

    savez-vous ce que mon pote Christ m’a laissé comme commentaire ?
    « Tu me fous les jetons Yaco !
    J’irais plus faire de camping sauvage au fond des bois avec toi… »
    s’il se doutait du nombre de fois où j’ai eu envie… de l’étrangler, le con

  2. Virginie 22 juillet 2010 à 16 h 57 min

    Emue et le souffle coupé.

  3. Christophe 2 juillet 2010 à 17 h 18 min

    Je viens de lire en même temps que l’orage éclate. Yeux humides à la fin de la lecture en plus cette chanson qui pour moi à beaucoup d’écho.

  4. Nicolas 2 juillet 2010 à 13 h 06 min

    Merci de partager tout cela avec nous!
    Je ne serais certainement pas le seul à pleurer en te lisant…

  5. Ditom 2 juillet 2010 à 11 h 51 min

    Je suis ému. Rien à dire de plus. Tu écris merveilleusement.

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