un rêve bleu

frangins

j’arrive de chez Camille, c’est affreux, on n’a pas toujours les parents qu’on mérite
je suis très con aussi, je me suis dit que je leur devais cette visite, mais c’était bien trop tôt, j’aurais dû attendre encore un peu, après tout je leur avais glissé deux mots au cimetière, et puis je ne les connais pas beaucoup, je ne vais pas si souvent que ça chez eux
ils ne m’ont jamais considéré comme leur gendre après tout
je ne comprends pas qu’on puisse faire du café le matin pour toute la journée, par litres, et qu’on le boive réchauffé au micro-ondes par petites tasses ou bols entiers qu’on ne peut même pas prendre en main tellement ils sont chauds
leur café est atroce et me rend malade, et là je suis malade, je n’aurais pas dû en accepter
‘tain, c’est pas comme ça que les choses se sont passées, c’est moi qui ai poliment demandé :
vous n’auriez pas un peu de café, s’il vous plaît…
monsieur Labarthe en a profité pour… s’enfuir vers la cuisine et aller respirer un grand coup, je vois bien qu’il ne supporte plus l’attitude et les pleurs de sa femme, il reste planté, appuyé sur la cheminée, taiseux, on ne sait pas où il regarde ni qu’est-ce qu’il voit, j’ai l’impression que c’est en lui et le tréfonds de son cœur…
ni s’il écoute sa femme raconter pour la millième fois par le menu la vie et la mort de leurs deux fils et poser cent fois les mêmes questions
– vous étiez amis ? vous le connaissiez bien ?
oui Madame, je suis l’ami de Camille… mais je ne le connais pas si bien que ça
– il avait ses secrets !
tout ce qu’on n’a pas envie de dire n’est nécessairement secret
– il ne vous avait rien dit alors.. il aurait pu vous en parler… on parle de ces choses-là !
pourquoi ? j’ai regardé Monsieur Labarthe, il n’avait pas bougé mais il avait tourné ses yeux vers moi
– on ne s’en va pas comme ça !
un lourd silence s’est fait qui n’a pas duré bien longtemps
– mon fils avait été très marqué par la disparition de son frère, mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour qu’il m’inflige des épreuves pareilles et qu’il m’enlève mes enfants ?
ses pleurs ont alors éclaté en gros sanglots, et puis sa plainte est devenue un long cri lugubre
– il était si gentil mon petit, ils étaient si gentils…

elle est étrange cette sensation d’avoir le devoir de se taire
j’ai besoin de me taire, j’ai le sentiment d’avoir volé un terrible secret, j’ai fait un curieux héritage, en fait
comme eux, ses parents, je voulais comprendre, et si aujourd’hui je sais ce qu’ils ne sauront jamais parce que je n’ai pas le droit de répondre à leurs questions, je ne veux pas me laisser enfermer par cette histoire, je ne veux pas lui laisser me pourrir ma raison, alors j’ai pris la décision de te la raconter, je ne te connais pas après tout, je me fiche de toi comme de mes premiers Lego, tu n’es qu’un être anonyme, illusoire et virtuel après tout…
… et ma feuille blanche !
quand j’ai vu que la session de Camille avait complètement disparu de l’écran de l’ordinateur, c’est la colère qui a pris le dessus, j’ai pris ça un peu comme une insulte, ainsi je n’avais pas le droit de savoir, ni de comprendre
Camille s’en est allé sans un mot comme le dit sa mère, il a tout effacé, tous ses fichiers, toutes ses photos, toute sa messagerie… il a tout jeté à la corbeille
il est parti sans un bruit, encore que la vieille pétoire de son con de paternel a dû faire un boucan d’enfer quand il a appuyé la détente, en emportant avec lui toutes ses affaires
un coup de gomme sur quelques mots écrits au crayon de bois…
mine dure, le papier a gardé une faible empreinte des lettres qu’on déchiffre à peine à contre-jour, on arrive à lire : a – m – o – u…
je n’ai pas été long à me décider, j’ai pris le portable sous le bras et j’ai couru jusqu’à Montgallet, chez « mon » chinois
il faut que vous fassiez cracher au disque dur tout ce qu’il a dans le ventre
– c’est peut-être possible, ça va vous coûter au moins trente-huit euros, c’est selon, m’a répondu le beau niakoué plié en deux (c’est que vietnamien un niakoué ? ah bon !)
je m’en fous, vous me récupérez tous les fichiers récupérables !
j’ai bien dû me faire arnaquer, il paraît qu’il existe des logiciels ad hoc, téléchargeables et gratuits, mais certains jours on ne compte plus, ou mal, ou pas, le lendemain, moyennant cinquante-cinq euros, le chinetoque m’a remis un CD où j’ai trouvé ce dossier-là que Camille a intitulé Alex
ce sont une quinzaine de fichiers .docx plus ou moins longs.

« Je l’avais déjà vu au moment de sa sortie en salles, il y a deux ou trois ans.
Cette fois, je me suis planté seul devant Arte et j’ai pris Paranoïd Park de Gus Van Sant en pleine poire.
C’est étrange, je crois que je n’ai pas tout à fait vu le même film. Ce doit être de la faute à Alice. Avec elle je trimbale mon mal-être plus qu’avec n’importe qui d’autre, alors elle n’arrête pas de me dire « Tu devrais écrire ». Avant, c’était « Tu devrais m’écrire », elle a compris que je ne ferais jamais ça, que j’aurais beaucoup trop de choses à lui cacher, son conseil, qui ressemble à une injonction d’ailleurs, est devenu impersonnel, en fait je pourrais être le destinataire de ma lettre.
Ecrire pour moi. Comme Alex écrit pour lui dans le film… Je n’avais pas bien compris ça la première fois. »

« Je me décide. Est-ce que cela va m’aider à identifier mes vieux démons, à les exorciser ? Je me dis qu’Alice a raison. Je vais LUI écrire une lettre, je vais tout LUI raconter, froidement, comme on rédige un constat ou un rapport. Un rapport de police. C’est qu’il y a mort d’homme dans mon histoire. »

« C’est mon histoire.
Ça s’est passé il y a très longtemps, il y a plus de treize ans, et j’en avais dix-sept. Baptiste allait sur ses quinze ans. Il était… MERDE !!!!!!!!
Faut que j’écrive au présent… »

« Le petit garçon rondouillard a fait place à un très beau jeune homme, en quelques mois Baptiste est parti tout en longueur, il me dépasse maintenant en taille de trois bons centimètres. Il n’a plus ce visage poupon qui me faisait l’appeler Bébé. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour avoir ses cheveux longs et bouclés qu’il ne coiffe jamais, qui lui donnent une tête de diablotin brun et bronzé, gai et rieur, séduisant comme un beau rital de cinéma. Je suis vraiment très fier de mon « petit » frère, même si la plupart des gens ne savent plus très bien qui de nous deux est l’ainé.
Parce qu’il est mon « petit » frère, nous ne passons pas beaucoup de temps ensemble. Je vais au lycée (je suis en première), lui au collège (il doit passer le BEPC en juin), nos deux établissements sont à la même adresse, mais nous ne partons, nous ne rentrons jamais aux mêmes heures et nous n’avons bien sûr pas les mêmes copains. Il fait du sport (et moi pas), il commence à courir après les filles (et moi pas), il mène Maman par le bout du nez (et moi pas) et sa barque bien mieux que moi, je crois.
Il y a une semaine, Baptiste s’est donné une entorse au genou en jouant au basket. Il est beaucoup moins dehors, fatalement. Il passe un temps fou vautré devant la télé en râlant après moi parce que j’accapare l’ordinateur. Pas trop fort pourtant, il a besoin de moi. Comme… infirmier. C’est moi qui renouvelle ses cataplasmes de pelures de pommes de terre à l’arnica. Non, je déconne, on n’a pas voulu écouter Maman, on fait ça avec un médicament acheté en pharmacie dont je n’arrive pas à retenir le nom, une espèce de terre glaise qu’il faut chauffer au micro-onde avant application… Je m’acquitte de ma tâche avec beaucoup de sérieux et… d’amour fraternel. Mon « petit » frère apprécie. »

« – Tu veux que je te masse ?
Baptiste s’est difficilement débarrassé de son futal qu’il a laissé trainer au milieu de la pièce, en slip il s’est allongé sur le pieu, calé au milieu de mes oreillers et de mes nounours, il a posé Juju, mon préféré, sur son ventre et il attend sagement sans répondre à ma question
– Si tu veux, je vais mettre l’argile au bain-marie, ce sera mieux qu’au micro-ondes, la chaleur sera mieux répartie qu’hier.
Ça va prendre un moment. Ça me laisse grandement le temps de t’enlever l’emplâtre et de masser un peu ton genou…
– Un massage sur une entorse, t’es sûr ?
– Non, pas trop ! Sa réplique m’a pris de court mais j’ai continué : Je vais faire très doucement. Tu ne crois quand même pas que je voudrais faire du mal à mon Titou.
– C’est ce truc-là ?
J’ai rapidement parcouru la notice.
– C’est de l’arnica. Tu vois, œdème -et t’as le genou tout bleu- massage doux jusqu’à pénétration complète -doux- et l’entorse n’est pas dans les contre-indications…
Je me suis mis à masser consciencieusement le genou endolori et encore tout enflé de mon frangin. Ne surtout pas lui faire de mal, je n’utilisai pas le plat de la main, seulement la pulpe de mes deux pouces. Baptiste a fermé les yeux en caressant en mesure le dessus de la tête de Juju comme si c’était … une rotule.
J’ai commencé à me sentir… tout chose. »

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merde ! merde ! et merde !
Camille n’a donné de titre à aucun de ses fichiers, c’est l’ordinateur qui s’en est chargé, Document1, Document2
je les avais pris dans l’ordre chronologique, tous s’étaient ouverts normalement, et puis celui-là merdait, je ne comprenais rien à ces hiéroglyphes informatiques, si ça se trouve ces trucs à la con étaient une photo en langage je sais pas quoi
fébrilement, j’ai ouvert tous les autres .doc, un à un, mais aucun n’était intelligible, c’était foutu
et puis j’ai pensé que c’était sans doute un coup de chinois qui n’avait pas dû vérifier que les fichiers récupérés dans le cul de basse-fosse du disque dur du portable étaient tous lisibles, il avait peut-être ouvert les premiers, s’était dit que c’était bon, et m’avait fourgué le tout comme du bon pain
j’allais savoir, j’allais peut-être comprendre, mais on met toujours le feu aux journaux intimes et c’est comme si je n’avais en main que des feuillets volontairement carbonisés, tellement noirs et fragiles que je ne pourrais jamais rien en tirer
je suis retourné rue Montgallet avec le Mac et le CD, courbettes,
– ah bon ?
monsieur Tang est parti dans son-arrière boutique avec le disque, avec eux tu ne sais jamais si c’est noir ou blanc, s’ils sont contents ou pas, si ça a marché ou pas, alors, quand il est revenu, il me tirait le même sourire figé et contrit, j’ai bien cru que j’étais marron
– on va essayer, je ne garantis rien, mais mon gars est en vacances à partir de ce soir, pour une semaine, vous n’avez pas besoin du portable ?
– non, non…
– je vous le garde jusqu’au… on est fermé le 7, jusqu’au 8, ou au 9, vous allez me laisser votre numéro de mobile, je vous appellerai…

pour mon billet du 2 juin, c’est râpé
je te donne rendez-vous le 2 juillet pour la suite et fin de un rêve bleu
dis, à quelque chose malheur est bon : le rédac’ chef ne va pas me reprocher de faire trop long cette fois, ni de prendre toute la place

[ illustration musicale :
le nouvel album de Françoise Hardy, la pluie sans parapluie, commence par le single noir sur blanc derrière lequel on reconnaît la griffe mélodieuse et le lyrisme romantique de Calogero
]

noir sur blanc

écrit par Patrick Loiseau et Françoise Hardy, composé par Calogero (2010)

noir sur blanc
j’écris mes maux les nerfs à cran
sans garde-fou ni faux-semblants
de but en blanc trop souvent
blanc ou noir
peut-être qu’il n’est pas trop tard
pour sortir de ma tour d’ivoire
si vous passez sans me voir
la peine vaudrait bien le prix de ce dernier détour
tant pis pour tous les non-dits, les appels au secours
lancés dans la nuit et tombant dans l’oreille d’un sourd
si à votre cou je peux me pendre haut et court
nous laisserons en blanc
les sujets un peu trop brûlants
qui pourraient me glacer le sang
vous faire partir en courant
seul point noir
si vous n’aimez pas les regards
qui vous transpercent de part en part
vais-je passer sans vous voir
la peine vaudrait bien le prix de ce dernier amour
je paierais comptant les cris, les appels au secours
lancés dans la nuit et tombant dans l’oreille d’un sourd
si à mon cou vous veniez vous pendre haut et court
viendrez-vous
sachez que tout
ne tient qu’à vous
viendrez-vous
la peine vaudrait bien le prix, je ne ferais pas demi-tour
garderais pour moi les cris, les appels au secours
viendrez-vous
sachez que tout
ne tient qu’à vous
viendrez-vous

(à suivre)
dans un mois, même heure, même chaine

janjacq

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7 réponses à “un rêve bleu

  1. Virginie 22 juillet 2010 à 15 h 08 min

    Lorsque qu’on te lit, on ressort toujours un peu mélancolique et la fiction, si fiction il y a, doit avoir une place minime dans tes écrits.
    Tu n’enjolive jamais je pense, tu racontes c’est tout et c’est pour cette raison que tes textes et ta personnalité sont si attachants…
    Au début, je me demandais toujours ou était la part du vrai dans tes récits, et aujourd’hui je me dit qu’elle est partout…
    Françoise, je l’adore depuis, je n’ose même pas dire depuis le début et c’est vrai !
    Je me suis toujours sentie proche d’elle, je ne sais pas pourquoi… J’aime bien son côté fille un peu naïve, je me souviens je crois que c’était chez Ruquier face à P Brukner !

  2. PascalR 4 juin 2010 à 21 h 32 min

    Je ne te connais pas.
    J’ai lu, je ne sais pas si c’est de la fiction ou une histoire vraie (la tienne ou celle d’un autre) mais c’est incroyablement triste et touchant.
    Et puis j’ai écouté la chanson en lisant les paroles. C’était beau.

    • janjacq 5 juin 2010 à 9 h 36 min

      … et c’est (à suivre)
      prépare ton mouchoir pour juillet

      pour les chansons, je fais toujours ça, je mets la zizique à donf et je lis les paroles sur l’écran, je les corrige pour qu’elles collent pile-poil, j’enlève la ponctuation, les lalala, les majuscules et tout ce qui encombre
      comme ça, pour une fois, tu peux avoir l’occasion d’entendre (et comprendre ?) vraiment des textes auxquels on ne fait pas toujours attention
      tu es sans doute le premier à qui mon truc ait plu, je suis content…
      … sinon ça sert à quoi que janjacq il se décarcasse ?

      quant à Françoise, j’te dis pas…

  3. Flavien 4 juin 2010 à 18 h 19 min

    Je dois avouer que j’avais un peu perdu de vue françoise Hardy. Plutôt jolies les paroles, d’ailleurs. La voix n’a pas changé.

  4. Christophe 2 juin 2010 à 15 h 05 min

    Ahhhr un mois à attendre. Cela devient la mode les articles à suivre. lol

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