Archives Journalières: 3 mai 2010

La véritable histoire de la petite souris

Il y a bien longtemps, un roi sans cœur régnait sur la province d’Octroie, une contrée peuplée de vertes forêts et de paisibles paysans. Ces derniers subissaient les sautes d’humeur et la barbarie de ce roi légendaire. Le jour de la récolte de la dîme, Jean-Jacques et sa femme ne purent payer, toute leur récolte avait été balayée par des pluies torrentielles qui s’étaient abattues tel un dragon sur sa proie.

Le roi exigea la destruction immédiate de leur maison et ordonna l’exécution du couple. Jean-Jacques et sa femme avaient une fille, la seule qui leur restait; les gardes du roi n’eurent pas de pitié et empêchèrent la jeune Anne d’embrasser une dernière fois ses parents emmenés dans les cris et la douleur vers le château. Cette nuit-là, Anne pleura à chaudes larmes. Son chagrin était inconsolable. Une petite fée qui passait comme à son habitude dans le village s’arrêta au son de la désolation.

Ça a débuté comme ça. Moi, je n’avais jamais rien dit. Rien. C’est Marie, ma sœur qui m’a fait parler. Marie, une pédopsychiatre, une cérébrale, une femme de talent. On se téléphone le mardi. Pas les autres jours, c’est trop compliqué. On parle des enfants, de son boulot, et du divorce. Elle veut me parler des vacances. Je sens que ma mère a vendu la mèche. Je lui avais dit de ne pas la vendre pourtant et que j’en parlerais directement avec Marie. Mais ma mère est incapable de garder le silence. Alors Marie m’écoute. C’est un peu son boulot d’écouter. Elle fait ça très bien et toute la journée, recueillir la douleur psychique des enfants. « J’sais que tu avais prévu d’arriver chez les parents samedi après-midi. Ça ne te dérangerait pas de reculer d’une journée? J’aimerais un peu de temps seul avec les parents ». Je n’aime pas les phrases interro(né)gatives au téléphone, encore moins quand c’est moi qui les formule. Un blanc. Sa réponse est brève. « Si ». Pas le « si » de la condition. Un « si » d’intransigeance sur lequel on ne revient pas. C’est ce que j’ai fait.

Elle m’a rappelé le jeudi. Ce n’est pas son jour le jeudi. Ce ne fut pas le mien non plus. Elle me déblatéra en jargon « psy » les pourquoi de ma demande: ma place de garçon dans la fratrie, auprès des parents et puis tout un tas de trucs qui m’échappent un peu, je dois dire. Elle me tourmentait avec les troubles de l’âme, elle en avait plein la bouche. « Bon » que je lui dis, « Ce n’était qu’un souhait, pas une analyse que je te demandais ». Et ça a fait des histoires.

Alors on est arrivé la veille, le vendredi soir, le pt’it Zèbre, Ana, Éric et moi. Il était tard alors on s’est couché après un bref échange. Ma mère n’était pas dans sa tasse de thé, elle savait qu’elle avait fait une bourde! Elle n’osait pas me regarder en face. Je la connais bien, quand son regard fuit c’est qu’elle est mal. En rentrant dans la chambre, je retrouvai un peu de calme, le p’tit Zèbre était fatigué, on ne ferait pas l’amour. J’avais bien envie pourtant de sentir son corps contre le mien. Son corps est pour moi une joie. J’en ai jamais assez de le sentir, de le baiser, de le lécher. Je suis à vrai dire un sacré cochon. Je le demeure.

Je me retrouve seul au petit matin, avec mon café devant moi, la tête à peine sortie de rêves étranges. Ma mère a débarqué. C’est toujours un moment particulier le petit-déjeuner, propice à des discussions à bâton rompu, à des paroles impuissantes. Il existe certains instants comme ça, un peu singuliers, si équivoques qu’on y est presque toujours surpris quand cela vous tombe dessus. Elle avoue qu’elle avait parlé un peu vite et qu’elle n’avait pas réfléchi au sens que Marie allait lui donner. Elle me demande aussi quelle importance je porte à me retrouver seul avec eux. Ma réponse est concise: ils ne sont pas aussi disponibles quand mes neveux et nièces sont là.

Ma sœur et ses trois enfants sont arrivés comme prévu juste après le repas du midi accompagnés de leurs trois souris blanches appartenant à ma nièce Elina. A la lueur des évènements, le contact fut un peu froid, pas glacial, juste un papier chiffonné à la va-vite par maladresse. Y a pas eu de drame ni de cadavre… les restes étaient copieux. Faut dire que mon père se met toujours en quatre pour nous concocter de vrais frichtis, ravissant notre égo. Faut dire qu’on n’est pas habitué à se goberger comme ça et elles vous grisent facilement, les bonnes choses de la table!

Le p’tit Zèbre et moi n’allâmes pas très loin, après ce banquet, tous les deux seulement, jusqu’à Tours. Là, on s’est trimballé de rues en boutiques, achetant par endroit quelques douceurs. C’est en revenant que le drame a pris corps sans que l’on s’en aperçoive. Pourtant il était bien tapi à la porte et depuis quelques temps.

Lui, il les aime les apéros, mon père, sans doute et d’une façon presque démesurée puisqu’il fait appel à de multiples alcools et amuse-bouche dont il est le seul à connaître les secrets. Ana partage depuis peu ces moments, trop le cul entre deux chaises, entre l’enfance et le monde sourd des adultes. Je n’étais pas surpris de la retrouver parmi nous, même plutôt heureux qu’elle y trouve sa place. Des souhaits, elle en a en pagaille, et ce n’est pas toujours facile de répondre dans l’instant.

– Papa, Marie et Elina veulent m’offrir une petite souris.

– Tu connais ma réponse, il est hors de question que nous ayons un animal dans l’appartement.

– Si te plaît…

– Non, nous n’avons pas la vie qui va avec pour l’instant!

Je me suis mis à la regarder de bien plus près, Ana, à mesure que son chagrin montait dans ses yeux, d’un bleu perçant où l’on décèle de la grandeur. Elle est partie, elle a tourné les talons, pour ne pas exploser devant l’assemblée et se réfugier dans la salle de bain. J’aurais aimé trouver le courage de la prendre dans mes bras, de lui dire que la souris n’avait que peu d’importance, que la solitude ne se guérissait pas cette façon. C’est ma mère qui est allée la consoler tandis que moi je ruminais contre ma sœur. Elle connaissait ma réticence, Marie, elle savait qu’en proposant la souris, elle déclencherait un abîme de désespoir. Mais je n’avais pas mis de mot dessus.

Autour de nous, le soir, la maison s’enfonçait dans cette scénette anodine. C’était le moment juste avant le repas où les souris s’expliquent, et c’est ce que j’ai fait. Marie, elle, en a pris pour son grade. Elle aurait pu m’en parler avant que de me mettre devant le fait accompli. Les larmes d’Ana m’ont appelé vers elle. Je l’ai prise dans mes bras, mes lèvres ont trouvé son front. J’ai cherché mes mots, ceux qui auraient pu calmer sa tristesse, sa peine, en vain, une autre réalité de dessinait.

– C’est pas la souris, Papa. C’est simplement une présence… et ne pas être la seule fille à la maison.

La fée s’enquit auprès de la jeune fille de son malheur. Ne pouvant accepter l’injustice, la fée se précipita dans la chambre du Roi. Elle ne se présenta pas auprès de lui, les fées gardent toujours leur nom secret, et le menaça : « Si vous n’avez pas libéré Jean-Jacques et sa femme avant de sombrer dans le sommeil, au petit matin vos dents m’appartiendront! ». Le Roi n’aimait pas les fées, encore moins celle-ci, et il la brava en s’endormant comme une masse. Le lendemain matin au réveil, le Roi réclama sa nourriture mais de sa bouche ne sortit qu’un amalgame de mots incompréhensibles. Toutes ses dents avaient disparu!

Quatorze Cent-Quarante-et-Un
(alias Daïdou)

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