le landau rouge

joli papa

tu sais ce qu’il me dit ce bon Docteur Corazón, qu’une heure de marche à pied vaut mieux qu’un sachet de Kardégic, mais moi, la marche à pied, c’est pas ce que je préfère
c’est comme pour les abdos, je remplacerais volontiers ces cons d’exercices de forçat par le port, la nuit pendant mon sommeil, d’une ceinture vibrante, massante, papouillante et gratouillante -silencieuse et somnifère aussi- qui ne me ferait pas risquer la fracture de la ligne blanche et l’éventration
m’enfin
la poudre de perlinpinpin, là, ça me rend la sanquette comme du jus de chaussette, je le vois à la moindre coupure, alors faut bien que je m’y colle, tous les jours que l’autre crée, je vais tourner autour du lac pedibus cum jambis, le va-t-en venir me prend une grosse heure et demie, allez, on va dire quatre-vingt-onze ou douze minutes, quotidiennement
j’ai aussi abandonné l’ascenseur, et pour monter chez moi c’est cent douze marches

je te parle d’un temps que les moins…
j’y allais déjà au lac, pour courir en rond et pour mes poignées d’amour, avec mon frangin et sa femme, et puis ma belle-sœur nous a pondu un petit, mâle et prématuré, rose et fragile, sage comme une image
je n’aurais jamais cru que ça me ferait cet effet-là
c’est bien tombé, je me suis retrouvé chômeur à la fin du congé de maternité et comme je n’avais guère envie de repartir au boulot, ça me gonflait grave, je me suis proposé comme baby-sitter, gratos parce que c’était en famille et que j’avais assez de mes indemnités, et parce que c’était l’été
alors, les aprem’, je prenais un bon bouquin et je poussais le gniard dans son landau jusqu’au bois qui se trouve à deux pas, je m’installais dans l’herbe pour lire peinard, et quand le môme se mettait à couiner on faisait des tours de lac, le roulis l’endormait, et moi je jouais les paons en croisant toutes ces mamans, ces nurses ou ces nounous avec leurs poussettes ou leurs couffins
« ma » progéniture supposée me rendait plus fier qu’un bar-tabac et me faisait crâner, je n’éludais aucune question, oui sa naissance avant terme nous avait donné bien du souci, oui il était brun aux yeux bleus comme son papa, oui j’avais pris un congé parental pour que bobonne ne sacrifie pas davantage sa carrière, oui je le langeais, oui je lui donnais son bibi…
un vrai fier-à-bras te dis-je ! tu ne m’aurais pas passé une paille…

là, ça va à nouveau être la saison, les naissances c’est programmé pour avril-mai-juin, je vais recommencer à croiser des bébés dans leurs landaus et les nanas qui se les coltinent, de plus en plus court vêtues au fil des jours, mais je m’en branle bien un peu
si ces temps-ci elles avancent plutôt sous spi, elles n’étaient pas souvent de sortie cet hiver les meufs et lors de mes promenades journalières je ne croisais pratiquement que de vieux messieurs, des insuffisants coronariens proches de l’angor, voire de l’apoplexie, ou alors des jeunes gens en survêt un peu (trop) ronds, un peu (trop) boudinés dans leur lycra, il y en a qui n’ont pas honte, un peu (trop) essoufflés, rien de bien bandant, tu vois
avec les beaux jours qui arrivent les tenues vont se faire légères, comme légers les garçons qui courent, d’ailleurs (sale temps pour les gros !), les shorts vont s’échancrer, je vais m’asseoir plus souvent sur un banc pour les regarder passer
comme aujourd’hui
mais là, c’est pas pareil, c’est à cause du… landau rouge, parce que la maman qui le pousse, comme aurait dit Coluche, eh bien non non, c’est un papa
je ne veux pas choper d’habitudes, alors mes virées je ne les fais jamais à la même heure, des jours c’est le matin, plus souvent c’est l’après-midi, avant ou après mon goûter
pourtant, depuis quelques jours, depuis le début des vacances scolaires je crois, quelle que soit l’heure, je le vois ce foutu landau et je le vois ce joli papa… qui me rappelle quelqu’un d’autrefois, quand mon neveu faisait encore areu areu

c’est bizarre la place qu’ils prennent dans mon inconscient les jolis papas
celui-là il est pas piqué des vers, j’te jure, il est élancé, brun à cheveux longs bouclés comme je les aime, toujours super bien fringué sans affectation, souvent en noir, surtout pas total look, il marche très posément, quand il n’a pas des Nike ou des Superga aux pieds il porte des peupons noires très pointues, très classe, qui complètent sa silhouette à merveille, il paraît très mature malgré ses vingt piges
ça n’a rien à voir, sinon qu’il s’agissait aussi d’un joli papa, je me souviens d’un gars rencontré sur la plage naturiste de Seignosse (Landes) qui jouait à poil avec ses deux mouflets, une fillette de quatre-cinq ans, un p’tit bonhomme de deux ou trois (je suis pas doué en datation de l’espèce !) pendant que sa bonne femme, à plat, abandonnait le côté pile pour le côté face ou vice-versa toutes les neuf minutes et trente-sept secondes (j’évalue bien mieux le temps qui passe !) en mettant ou enlevant ses seules lunettes de soleil
ce jour-là, j’ai compris que les jolis papas auraient une place à part dans ma chienne de vie, que j’en serais toujours quelque part amoureux alors que je les verrais comme des êtres asexués et inaccessibles dont, confusément, je serais toujours totalement jaloux
va proposer à un ange de tirer un coup, tiens !

vendredi, je m’étais assis sur un banc avec un bouquin « difficile » de Philippe Claudel, Brodeck, je relisais des pages déjà lues, en fait je guettais le landau rouge, je m’étais planté sur son itinéraire habituel
quand joli papa est passé devant moi, il s’est arrêté quelques instants à quelques mètres, il s’est penché sur la caisse suspendue et sur l’enfant à qui il a doucement dit deux mots, il a repris sa route, marché une cinquantaine de mètres, admiratif je le suivais du regard quand il s’est retourné pour regarder dans ma direction
une hésitation, il s’est alors décidé à rebrousser chemin pour venir poser son petit cul à l’autre bout de « mon » banc, des bancs vides il y en avait pourtant tout partout en enfilade le long de l’allée
joli papa a pris son bébé dans ses bras, c’est la première fois que je voyais le p’tit bout hors de la nacelle du landau, j’ai été surpris par la couleur jaune paille de sa layette, et plus encore par le gris, c’est inhabituel, du petit gilet de laine que son paternel voulait lui mettre pour ne pas qu’il prenne froid
elle s’appelle Marine…
‘tain, la voix que j’entendais pour la première fois allait avec tout le reste, pas trop dans les graves, chaude, chaleureuse
j’étais sous le charme, encore que je crois bien à l’écorce de son tronc que l’arbre qui abrite le banc soit un érable

c’est joli Marine… comme la navale ? ou comme la couleur ?
comme la couleur ! c’est pour ça que le landau est rouge, c’est très difficile d’assortir les bleus foncés… m’a répondu le plus mignon des papas en souriant
sa joue s’est creusée d’une jolie fossette en L qui m’a rappelé celle de… mais je m’égare… pour aussitôt se renfrogner dans une moue toute tristounette
elle est malade !
– ...! je ne savais quoi dire
elle va mourir… elle a une leucémie… elle est condamnée…
c’est affreux, je suis désolé…! je me sentais piteux, joli papa a eu un petit rire nerveux
et puis, il a creusé à nouveau sa fossette en me regardant droit dans les yeux et j’ai vu à ce moment combien les siens étaient noirs, peut-être parce que le soleil inondait son visage pour mieux les assombrir
et ses parents ? comment… ai-je voulu demander
il ne m’a pas laissé poursuivre
ses parents ? comment avez-vous deviné ?
euh… je ne sais pas… comme ça…

joli papa, euh… non, joli tonton avait besoin de parler
il a reposé Marine dans son petit nid, je crois bien qu’elle dormait à poings fermés mais il s’est mis à la bercer en balançant machinalement le landau tout en racontant l’énorme courage de sa sœur qui se battait bec et ongles pour obtenir une greffe, qui courait pour ça les hôpitaux de France et d’Europe parce qu’on ne trouvait pas de donneur compatible, qui ne versait jamais une larme, mais ses traits se durcissaient jour après jour; en me disant l’immense détresse de son beau-frère qui perdait toutes ses forces et qui voulait donner sa vie pour que sa petite fille vive; en me confiant que lui avait choisi de venir passer ses vacances auprès d’eux (il faisait ses études du côté de Bordeaux) et de les aider du mieux qu’il pouvait…
vous, vous ne pourriez pas donner un peu de votre moelle osseuse ? ça marcherait peut-être…
c’est qu’on ne veut pas de moi…
le jeune homme m’a alors adressé le plus craquant des sourires en me dévisageant comme s’il voulait me déshabiller de la tête aux pieds
je comprends
– …!
il y a des trucs, comme ça, qui te laissent sans voix
– c’est comme pour moi, ils n’ont même pas voulu savoir si je pouvais être compatible, j’ai la haine, on a pourtant un peu du même sang Marine et moi…

la haine, j’ai trop la haine, moi aussi

pour moi, joli « papa » a creusé une dernière fois le L de sa fossette en me tendant la main
à la fac de Médecine de Bordeaux les cours reprennent demain lundi, au matin

[ illustration musicale :
avec une vidéo YouTube qui vaut mieux pour le son que
pour… la carotide ]

le petit voisin

écrit et composé par Jeanne Cherhal (2004)

le petit voisin s’appelle Jocelyn
avec un P avec un F comme dans Martine
le petit voisin il a un grain
de sel ou bien de sable ou bien de caféine
le petit voisin habite au-dessus de chez nous
qui évidement sommes en dessous
il prend des cours de jiu-jitsu mais n’est pas mauvais
n’est pas mauvais pour deux sous

et dans tout l’immeuble
crado mais sympathique
on se chicane, on se cherche, on s’engueule gentiment
mais le petit voisin il est total stoïque
et d’ailleurs il s’en fout car il est étudiant

le petit voisin dans son T1
a des instruments assez rares et insolites
des percu un masque malien
des cendriers et des gris-gris de bakélite.
il souffle dans un bout de bambou
un didgeridoo de Pier Import du Népal
il joue à poser des embouts sur des bouteilles
puis il aspire et il devient tout pâle

et dans tout l’immeuble
crado mais acceptable
on se chicane on se cherche on s’engueule calmement
mais le petit voisin il s’assied à sa table.
et il se roule un stick car il est étudiant

de temps en temps le petit voisin
pour justifier sa bourse accordée par la fac
fait un saut hors de son T1
et intègre un amphi bondé comme un gros sac
puis l’heure passée il rentre au port
non sans avoir fait un détour par chez Bubu
une petite partie de Fighting Simulator
mais pas plus de quatre heures il faut pas d’abus

et dans tout l’immeuble
crado mais bon ça va
on se chicane on se cherche on signe des pétitions
mais le petit voisin en lisant des mangas
rêve à des jours meilleurs car il est étudiant

sur le macadam citoyen
que l’on piétine quand on en peut plus de stagner
on voit passer le petit voisin
sous des bannières il se plaît à revendiquer
un peu plus de ci moins de ça.
un sitting au djembé devant la préfecture.
les causes perdues les grands débats
on finit par tout faire flamber dans l’aventure

et dans tout l’immeuble
crado et pas fini
on se chicane on se cherche à s’en rendre malade
mais le petit voisin dans le panier à sa salade
commence à regretter ses cinq ans et demi

et puis un jour le petit voisin
ira pointer quelque part pour bouffer un peu
il s’ennuiera et sera loin le temps
où il rêvait que demain serait mieux
alors pour tromper l’amertume
comme à dix-huit berges en criant que ça suffit
il arpentera le bitume
rien ne changera mais
au moins ça dégourdit

au moins ça dé…
au moins ça dégourdit

pour lui aussi
car il est étudiant

janjacq

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6 réponses à “le landau rouge

  1. ditom 5 mai 2010 à 11 h 01 min

    Ah… C’est malin, j’ai craqué pour le joli tonton sans jamais l’avoir vu!

  2. emma 4 mai 2010 à 9 h 53 min

    et ben c’est un texte très émouvant , très bien écrit…:)
    j’ai juste écrit pour que tu saches que tu avais été lu….
    bonne journée

  3. Louisianne 3 mai 2010 à 7 h 41 min

    Quelle triste histoire ! C’est vraiment le joli tonton sur la photo ?

  4. emma 2 mai 2010 à 10 h 12 min

    ça me laisse sans voix…
    belle journée

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